Par Marie-Claude Thifault

Résumé

L’histoire de Marguerite-Marie donne accès à un aperçu inédit sur l’enfermement d’une jeune fille de 12 ans qui deviendra une femme derrière les murs asilaires de Saint-Jean-de-Dieu.  Son dossier médical rapporte 30 années de sa vie passées en institution psychiatrique en seulement 29 pages. S’ajoute à ces données, une correspondance entre elle et sa famille qui nous permet de découvrir un autre visage de Marguerite-Marie et d’en savoir plus sur les activités qu’elle pratiquait pour passer le temps, sur ses rêves, sur ses désirs et surtout sur les liens qu’elle a maintenus avec les membres de sa famille tout au long de son internement.

L’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu

L’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu a été le plus grand asile au Canada au tournant du 20e siècle et, par conséquent, une référence reconnue internationalement pour l’expertise thérapeutique de ses propriétaires et de ses aliénistes. C'est à l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu de la Longue-Pointe, situé à l'extrémité est de Montréal, que repose la trame historique de cette exposition mettant en scène Marguerite-Marie. Cette institution pour aliénés, fondée en 1873 par les Sœurs de la Providence, est un asile pour les idiots, les imbéciles, les maniaques, les hyperactifs et les épileptiques. L'environnement rural, propice aux soins des malades mentaux, permettait d'offrir un cadre idéal où mettre en application les principes de base du traitement moral. Traitement par excellence à la fin du 19e siècle pour guérir la folie et qui sera toutefois remis de plus en plus en question au fur et à mesure que le 20e siècle progresse et que l'asile, devenu hôpital, se médicalise.

Batisse de quatre étages en pierre grise encadré d'arbres

Asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle 

C’est loin des rues, des parcs et des commerces publics, mais surtout à l’abri des regards que l’asile prend place dans la cité montréalaise. Franchir les grilles qui séparent le paysage montréalais entre la norme et l’anormalité nous oblige à ne point perdre de vue que derrière ces murs de pierre se vit toute la réalité qu’impose l’enfermement asilaire. Profiter du paysage horticole aménagé avec goût et style autour de l’institution ou des installations électriques modernes dans les salles de l’asile ne fait pas de ce lieu une « maison de rêve ». Cet espace réservé aux exclus de la société demeure un lieu contrôlé où les libertés individuelles sont abolies et cela malgré la splendeur des lieux, à une époque où la majorité des citoyens de Montréal ou de ses banlieues vivent dans des maisons modestes dépourvues, par exemple, d’équipements sanitaires et électriques. L’apparence extérieure de l’asile a assurément été aménagée de façon à séduire et ainsi adoucir les appréhensions que pouvaient vivre tant les malades que les membres de leur famille le jour de l’admission.

L’avenue principale est bordée, dans toute sa longueur, d’ormes et de platanes. Les alentours sont agrémentés de fleurs et de verdures. Un peu plus loin surgissent de vertes pelouses. L’été les pensionnaires peuvent se protéger du soleil en s’abritant sous les gloriettes disposées sur le terrain et « humer à pleins poumons la forte brise qui leur arrive toute embaumée du parfum des champs».

Longue entrée principale bordée de deux rangés d'arbres

Avenue menant à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle

Long corridor étroit au centre duquel il y a un wagon de train électrique conduit par un homme

Train pour le transport des patients, asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle 

Vingt-quatre pavillons de pierre, reliés entre eux par un couloir de 28 pieds de largeur et tous semblables, sont répartis, en nombre égal, de chaque côté du corps principal de l’hôpital. La division des femmes est regroupée dans douze pavillons, tout comme celle des hommes, répartis d’un côté ou de l’autre du couloir principal.

Une locomotive électrique, créée par la Canadian General Electric, permet de relier plus aisément tous les édifices de l’hôpital. Baptisé le Saint-Raphaël, l’engin électrique muni d’une wagonnette ou parfois d’un « char à bancs » transporte autant les passagers que les repas en destinations des différents pavillons. 

Les salles sont bien éclairées. Elles sont décorées de boiseries, de dentelles, de plantes vertes et de tableaux.  Toutes ont une horloge. Une lumière naturelle pénètre les salles à manger et les dortoirs. Les lits sont en fer et munis d’un sommier, d’un matelas de crin et de laine. Draps et couvertures, comme tout l’appartement, sont dans un état de propreté sans reproche.

Grande pièce rectangulaire où de chaque côté sont enlignés deux rangés d'une trentaine de lits de fer

Dortoir à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle

Le milieu de vie asilaire se distingue tout particulièrement des hôpitaux généraux puisque d’une certaine manière les patients y étant hospitalisés vont y séjourner pour une période très longue de leur vie. Ils vont vraiment habiter ce lieu. Par conséquent, ils sont invités à adopter un style de vie établi selon une routine particulière à laquelle s’intègre une approche thérapeutique. En conformité avec les principes du traitement moral, les patients de Saint-Jean-de-Dieu, du moins les plus paisibles, occasionnellement assistent à des représentations théâtrales, musicales ou littéraires.

Salle rectangulaire, plusieurs rangées de bancs sont devant une estrade

Théâtre à l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle

Des groupes d’acteurs professionnels ou amateurs de Montréal se produisent sur le site asilaire et parfois la participation des malades est sollicitée. En d’autres occasions, les patients organisent eux-mêmes leurs propres soirées. Celles-ci permettent aux plus talentueux d’y faire du chant, de la musique, du théâtre et même de la danse. Ces activités sociales favorisent des échanges entre patients et patientes, mais également entre le personnel et les malades. Néanmoins, la vie asilaire apporte son lot d’inconvénients.

Dévoiler les secrets de la vie au sein de l’asile, c’est oser pénétrer l’intimité la plus intime inscrite sous le sceau de la confidence. C’est lire à haute voix les pensées, les chimères, les joies, et les peines d’un moment partagé avec toutes les gammes d’émotions engendrées par une vie forgée loin des siens.

Les lettres retrouvées de Marguerite-Marie nous permettent de découvrir sa quête de liberté au cours des 29 années de son internement à Saint-Jean-de-Dieu, mais également son profond ennui.

Qui est Marguerite-Marie?

La situation familiale dans laquelle évolue Marguerite-Marie enfant se compare à celle de la petite bourgeoisie. Le père est un marchand avant de devenir directeur de la Succursale de la Banque Provinciale du village et la mère est une ancienne institutrice, dont les succès dans l’enseignement sont récompensés par le gouvernement provincial en 1899.

Un paragraphe qui lit, "Mlle Albina Latulipe, instructrice, vient de recevoir du gouvernement provincial la somme de $20, en récompense de son succès dans l'enseignement. Mai 1899."

Entrefilet sur le prix de 20$ qu'a reçu Mlle Latulipe pour la qualité de son enseignement

Cinq petites filles les unes à côté des autres de la plus petite à la plus grande toutes vêtues d'une robe blanche

Marguerite-Marie avec ses quatre sœurs

Il s’agit d’un milieu suffisamment cultivé et aisé pour encourager la scolarisation des filles, au nombre de cinq dans cette famille du petit village de St-Anicet.

La première lettre répertoriée écrite par Marguerite-Marie est adressée à sa sœur Cécile, alors que cette dernière et son aînée sont pensionnaires au couvent. Toutes les deux étudient à l’École Normale de Valleyfield, là où les Sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie forment les futures institutrices des écoles urbaines et rurales. Bien que Marguerite-Marie soit épileptique, elle fréquente l’école du village avec ses petites sœurs.

Le destin de cette famille de Saint-Anicet sera toutefois bouleversé lorsque le 30 novembre 1920, suite à un terrible accident en forêt, le père de Marguerite-Marie décède.

Marguerite-Marie à Saint-Jean-de-Dieu

Son dossier médical

Devenue orpheline de père à 12 ans, Marguerite-Marie, souffrant d’épilepsie, est internée à l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Son dossier ressemble au millier d’autres conservés dans les archives. Vingt-neuf années de vie sont rapidement parcourues en feuilletant une trentaine de pages seulement. La lecture de son dossier permet de découvrir, lors de l’admission, que Marguerite-Marie fait bonne impression auprès des psychiatres. Elle répond avec talent et discernement aux questions qui lui sont posées, comme en atteste le verbatim de l’assemblée des médecins du 15 octobre 1921.

Panier de fleurs avec fleurs  réalisé broderie

Broderie petit point réalisée sur un linge de vaisselle

Centre de table en dentelle

Centre de table en dentelle frivolité

Il faut préciser que les notes inscrites au dossier par les aliénistes, les religieuses ou les gardes-malades sont occasionnelles. Les différents formulaires qui composent le dossier de Marguerite-Marie révèlent peu d’informations sur la jeune fille qui devient une femme et comment elle tue le temps en institution. Néanmoins, un constat est clairement établi le 6 octobre 1926 : aucune crise d’épilepsie depuis deux ans et la patiente ne présente aucune aberration psychique ni affective : « Il ne semble pas nécessaire de prolonger son séjour ». Bien que Marguerite-Marie bénéficia, en 1924, d’un congé d’essai parmi les siens, elle sera retournée à Saint-Jean-de-Dieu pour y demeurer jusqu’à son dernier souffle. Nous pouvons seulement supposer que la garde de Marguerite-Marie était une trop grande charge pour sa mère. Celle-ci était seule pour gagner la vie de sa famille et ne pouvait que difficilement assurer une surveillance étroite sur les allées et venues de Marguerite-Marie pouvant être victime d’une crise d’épilepsie à tout moment. Les notes médicales et d’évolution mentale qui suivent révèlent une Marguerite-Marie jeune adulte de plus en plus irascible, rageuse et même violente. Ses crises d’épilepsie se manifestent plus souvent et Marguerite-Marie semble souffrir de la présence des autres patientes autour d’elle et le manifeste en leur infligeant des coups. Au cours de la décennie 1940, les notes consignées au dossier concernent surtout un foyer pneumonique pour lequel Marguerite-Marie passe des examens médicaux. À l’âge de 40 ans, ses chutes épileptiques sont maintenant hebdomadaires. Malgré tout, Marguerite-Marie « lit, travaille, s’occupe ». Nous avons trouvé des travaux de broderie et de petits-points réalisés par Marguerite-Marie et remis en cadeau à sa sœur Cécile. En voici quelques échantillons conservés dans les archives familiales.

Cercueil ouvert dans lequel est allongée une femme de quarante ans

Marguerite-Marie dans son cercueil, 1950. Archives familiales.

Sa correspondance

Les lettres de Marguerite-Marie adressées à sa mère et à sa sœur Cécile ont été conservées dans les archives familiales, du moins, quelques-unes d’entre elles. Ces lettres témoignent des liens familiaux maintenus pendant l’internement de Marguerite-Marie. À l’exception d’une seule demande de congé d’essai, le dossier est silencieux sur le réseau de parenté actif de Marguerite-Marie. Sa correspondance nous apprend qu’elle était visitée régulièrement.

Vaste salle avec plusieurs fenêtres et des tables et des chaises au centre

Parloir de l'asile de Longue-Pointe, Montréal, QC, 1911, Wm. Notman & Son, 1911, 20e siècle

Parmi ses visiteurs les plus fidèles, il y a sa mère, ses quatre sœurs et quelques-unes de ses tantes.

Marguerite-Marie accueille avec grand plaisir les membres de sa famille après avoir attendu leur venue, comme elle aime le dire, avec courage, patience et espérance.

Couverture de livre blanche au premier plan une rose rouge et une tige verte et à l'arrière plan une jeune fille vêtue d'une robe du début du 20e siècle. On lit, "Mille Questions D'Etiquette pour la Canadienne d'aujourd'hui, Madame Marc Sauvalle"

Couverture de livre, Mille Questions D'Etiquette

Les lettres de Marguerite-Marie permettent aussi de percer les mystères entourant ses occupations, ses goûts, ses désirs, ses rêves. Au nombre de ses occupations, pour passer le temps, elle joue aux cartes, soit le bridge, soit le cinq-cents. Elle aime aussi faire des mots croisés et, bien sûr, elle s’adonne à la lecture et à l’écriture : activités qui dépassent largement ses correspondances épistolaires. Âgée de 25 ans, elle réclame à sa sœur Cécile le « best-seller » Mille questions d’étiquettes.

En 1940, Marguerite-Marie trouve une nouvelle façon de passer le temps. Elle s’intéresse maintenant à la sténographie. Sa sœur Cécile lui fait donc parvenir un livre de sténographie, toutefois, Marguerite-Marie laisse poindre une légère déception à la réception de l’ouvrage choisi : « J’ai été bien contente de ce que tu m’as envoyé, mais c’est un livre de sténographie du cours moyen au moins si c’est pas du cours supérieur que j’aurais aimé avoir ». Toutes les lettres de notre corpus qui suivent, présentent quelques mots écrits en sténographie. Un style qu’elle perfectionne et qui semble l’amuser : « Si je t’écrivais en sténographie serais-tu bonne pour deviner ce qui il y a d’écrit. [...] De ta sœur qui ne t’oublie pas » Sous cette dernière phrase, Marguerite-Marie réécrit sous chacun des mots – De ta sœur qui ne t’oublie pas – le signe sténographique correspondant.

Le temps long de l’internement et tout l’ennui qui l’accompagne, Marguerite-Marie semble le combler en fuyant dans la lecture du journal La Presse. « Aprésent que tu m’as abonné à la presse j’aurai de quoi pour me mettre l’idée en dehors » écrit-elle à sa sœur Cécile. Se mettre « l’idée en dehors », un moyen de survie que Marguerite-Marie a développé depuis bien longtemps et cela surtout en suivant avec grand intérêt toutes les informations qu’elle pouvait recueillir dans les journaux. Cela semble lui permettre de croire qu’elle n’est pas totalement exclue de la vie mondaine. Elle arrive ainsi à maintenir le fil des nouvelles avec sa famille et à toujours avoir un sujet de conversation lorsqu’elle reçoit des visiteurs.