Par Tracey Mitchell, Saskatoon

Résumé

L’art est-il révolutionnaire? Hautement politique et intime, l’art survivant a émergé au cours de l’ère post-asiles. Pour Tracey Mitchell, la conservatrice qui a monté cette exposition, le travail est profondément personnel. Joignez-nous au sein de la galerie virtuelle qu’elle a créée pour voir comment l’expression de la culture de la folie a enrichi notre monde.

Introduction

culture survivante
1. nom. Art pratiqué par ceux qui vivent au-delà du traitement psychiatrique.

La culture survivante est un art visuel tellement imprégné de beauté et de douleur qu’il vous sera impossible de détourner votre regard. La culture survivante est une production théâtrale dans laquelle le public a la chance de répéter en intervenant pour modifier la scène. La culture survivante est un poème empreint de sang. La culture survivante est individuelle et collective. La culture survivante n’est pas l’art-thérapie, ni des histoires sollicitées à des fins pédagogiques. L’art survivant est politique : il est l’expression culturelle d’une quête de justice.

Des journaux produits par des patients, comme The Reversing Falls Review au Nouveau-Brunswick et The Leader en Colombie-Britannique étaient caractéristiques de la fin de la période institutionnelle, mais la véritable culture survivante n’a pas pu émerger au sein des grands établissements psychiatriques. La création artistique est un résultat immédiat du passage vers des soins de santé mentale communautaires. L'expression culturelle offrait un potentiel de guérison en permettant aux anciens patients de se réapproprier leur propre expérience à travers l'art, mais dès le début elle permit des implications politiques plus larges. Des artistes «fous» de toutes sortes ont conscientisé le public sur les conséquences de la psychiatrisation et les lacunes du système de santé mentale. Les survivants psychiatriques se sont joints aux mouvements féministe, transgenre, anti-raciste et à d'autres groupes progressistes afin de lutter contre les structures en place et les valeurs dominantes.

Face à un discours dominé par les professionnels, des survivants psychiatriques ont commencé à réclamer leur voix au chapitre, se positionnant ainsi comme des «experts» de la santé mentale. Refusant de vivre dans la honte et le secret, comme on les a souvent encouragés à le faire, les survivants psychiatriques ont décidé de s’exprimer, de faire de l’art et de créer une communauté. Ce fut un processus riche. Sheila Gilhooly, une des premières artistes en arts visuels au Canada à faire part de son vécu psychiatrique a ainsi déclaré : «Quand vous exposez quelque chose, personne ne peut l’utiliser contre vous». Au cours des années 1970 et 1980, des journaux et magazines de psychiatrisés ont fait leur apparition : In a Nutshell, Phoenix Rising et Our Voice/Notre Voix. Des livres racontant leurs récits ont ensuite été publiés par des maisons d’édition alternatives, ouvertes à ces voix dissonantes. Des expositions artistiques, des projections de films, des projets théâtraux et d'autres manifestations culturelles se sont ensuite ajoutés à ce qui fut d’abord exprimé à l’écrit. Cette exposition-ci ne présente qu’un survol de six des innombrables projets culturels ayant été réalisés à travers le Canada depuis les années 1970.

Découvrir l’histoire de ma communauté

À l’été 2013, on m’a demandé de créer une exposition illustrant l’histoire de la culture survivante au Canada. Les projets que j’ai sélectionnés, qui s’étendent sur une période allant de 1979 à 2013, ont été réalisés par des personnes d’âges et origines ethniques variés et sont issus de différentes formes d’expression artistiques. Le fait que pratiquement tous les projets choisis ont été menés dans les plus grandes villes canadiennes – Vancouver, Toronto et Montréal – laisse croire qu’il est plus facile de s’afficher en tant que survivant psychiatrique dans les centres urbains, qui furent également les premiers foyers de la culture LGBT.

J’ai été formée comme historienne et je suis familière avec la littérature contemporaine sur la santé mentale. Entre 2005 et 2007, j’ai publié On Edge, un magazine traitant de questions liées à la santé mentale et au militantisme. Comme ce fut le cas pour plusieurs des artistes présentés dans ce projet, j’ai constaté que lorsque j’ai rassemblé des éléments de ma propre histoire de survivante et que je les ai rendus publics, énormément de personnes se sont reconnues dans mon vécu et m’en ont fait part. Mais je ne connaissais rien des projets plus anciens présentés dans cette exposition. J’ignorais également que David Reville, un survivant psychiatrique et militant de la première heure, avait, dans les années 1980, été conseiller municipal et député provincial et que des extraits de son journal personnel avaient été publiés dans l’ouvrage Shrink Resistant, paru en 1988. De telles histoires ont été pour moi extrêmement stimulantes. Mes rencontres avec des collaborateurs comme Erin Arnold et Sheila Gilhooly figurent parmi les moments marquants de ma vie. En comprenant mieux comment les survivants psychiatriques forment un mouvement politique, j’en suis venue à être convaincue que notre culture doit chercher à construire une communauté et une solidarité au-delà de la lutte personnelle et politique. Chaque témoignage personnel doit aussi être compris comme faisant partie d’un récit collectif, qui  constitue une réponse à la version dominante de l’histoire de la «folie».

Alimenter la culture survivante

Partager son histoire personnelle à partir de ses propres termes peut s’avérer une expérience gratifiante et transformatrice. Cela présente aussi certains risques et difficultés. Ainsi vaut-il mieux bénéficier d’une communauté de soutien, comme plusieurs personnes présentées dans le projet l’ont souligné. Sans l’aide et le support de la communauté lesbienne féministe de Vancouver, par exemple, aucun des projets Still Sane n’aurait été possible. De même, les membres de Solidarité-Psychiatrie, à Montréal, ont eu besoin d’un soutien communautaire afin d’assurer la survie de leur organisation et d’offrir un cadre sûr permettant le partage des témoignages personnels qui ont permis au film «fou» d’atteindre un public pancanadien. 

La culture survivante requiert également un public réceptif. Certains ouvrages présentés ici, Shrink Resistant, Call Me Crazy et La Folie comme de raison s’adressaient surtout à d’anciens psychiatrisés et ont été essentiels au développement d’une identité collective. Il est important de réaliser des projets ciblés comme ceux-ci au sein de communautés émergeantes à partir desquels des artistes et écrivains peuvent créer et explorer. Il en fut de même pour les premiers ouvrages des mouvements queer et féministe. Il est essentiel aussi d’avoir des projets qui diffusent les idées des survivants dans des milieux plus larges. Still Sane l’a fait dans les années 1980 en établissant des ponts entre les regroupements de personnes psychiatrisées et le mouvement féministe. Trente ans plus tard, Crazymaking le fait en tissant des liens de solidarité entre les survivants et les communautés autochtones. Le projet théâtral Maladjusted a, quant à lui, souligné le large éventail de problématiques liées à la santé mentale en demandant aux spectateurs de lever la main si les enjeux présentés dans la pièce avaient une résonnance pour eux. À chaque représentation, la plupart des spectateurs levaient la main.

Bien que le soutien communautaire fut essentiel à l’ensemble des projets, leur succès reposait souvent sur les actions d’individus clés. La passion et le travail acharné de personnes comme Don Weitz, Bonnie Burstow, Irit Shimrat, Tania Willard, Robert Letendre et Chantal Saab ont fait en sorte que des livres ont pu être publiés, que des expositions d’œuvres d’arts ont été tenues et que des pièces de théâtre ont été jouées, l’individu devenant collectif.

Bien sûr tous ces projets nécessitaient du financement pour permettre leur diffusion. Dans certains cas, des organisations artistiques progressistes bien établies, disposant de ressources non négligeables, comme le Theatre for Living et la Gallery Gachet ont contribué au financement. Dans d’autres cas, les individus à l’origine des projets ont dû contribuer de leur poche et dans ces cas, le support de la communauté fut essentiel. Aussi, chaque projet présenté ici a bénéficié de l’aide de l’État, qu’il s’agisse de subventions du Conseil des Arts du Canada ou d’instances provinciales. La tendance à réduire continuellement le financement des arts et des organismes communautaires met toutefois en péril la capacité des artistes et survivants à créer des projets indispensables comme ceux qui sont présentés ici.

Terminologie

La plupart des projets présentés dans cette exposition ont été initiés et achevés par des personnes s’identifiant comme survivants psychiatriques, bien que tous n’utilisent pas cette appellation. Certains préfèrent se décrire comme des bénéficiaires, un terme qui cadre mal avec l’histoire engagée et militante racontée ici. D’autres, particulièrement les jeunes artistes du projet Crazymaking, ne s’identifient à aucun terme spécifique lié à la santé mentale. Bien qu’il soit imparfait et rarement utilisé en français, nous avons choisi d’utiliser le terme «survivant» car il reste celui qui semble le mieux décrire la réalité partagée par les personnes ayant participé aux projets présentés ici.

Pouvoir, hiérarchie et intersectionnalité

La question de la folie est une dimension parfois muette, mais toujours présente au sein de la culture survivante. Dans le projet Still Sane, bien que les deux artistes s’identifient comme survivantes, elles ont constaté que les spectateurs et les critiques avaient tendance à réagir différemment face à chacune d’elle car l’expérience de survivante de Sheila était davantage exposée que celle de Persimmon. Aussi, des différends se sont parfois manifestés dans la réalisation d’activités culturelles de Solidarité-Psychiatrie entre les membres ayant été psychiatrisés et des intervenants n’ayant pas de vécu psychiatrique. Dans d'autres projets, tels que Maladjusted, les participants ont fait savoir qu'ils ne croyaient pas à l’existence d’un fossé entre les survivants et non-survivants, et les survivants impliqués ont trouvé l’expérience gratifiante.

Dans un espace culturel avec des visées explicites de justice sociale, l'équité doit être perçue comme un enjeu complexe. Au sein de la culture survivante, l’art a été utilisé comme un moyen d’explorer le croisement entre les inégalités en santé mentale et d’autres formes de discrimination et d’ostracisme. Le projet Crazymaking et certains textes de Shrink Resistant mettent en relief les effets de la colonisation sur la santé mentale des peuples autochtones. De même, le projet Still Sane met l’accent sur le traitement subi par les personnes LGBT dans les établissements psychiatriques à travers l’histoire. Les projets présentés ici ouvrent tranquillement la voie à une meilleure compréhension de la façon dont le sexe, l'orientation sexuelle, l'origine ethnique, les handicaps et les conditions économiques, entre autres formes d'oppression, affectent un diagnostic de santé mentale.

Sans consensus

Une multitude de voix et de points de vue trouvent leur expression dans les projets décrits ici. Don Weitz et Bonnie Burstow, les éditeurs de la collection d’avant-garde Shrink Resistant, soutiennent que la psychiatrie devrait être complètement abolie. Bon nombre de recommandations issues du projet Malajusted, en 2013, plaident plutôt pour un financement accru des ressources en santé mentale et l’embauche d’un plus grand nombre de professionnels. Interviewé en 1993 par Irit Shimrat pour sa lumineuse biographie collective du mouvement des psychiatrisés, Lanny Beckman, fondateur de la Mental Patient Association, première organisation de survivants au Canada, a déclaré qu'il était important de comprendre que les survivants n'ont pas à se mettre d'accord. La différence et l’acceptation de la différence sont au cœur de la riche histoire de notre culture, favorisant la prise de parole, la création d’une communauté et la justice sociale.