Par Dominic Dagenais

Résumé

Mis sur pied en 1979 afin de tisser des liens de solidarité entre ex psychiatrisés, Solidarité-Psychiatrie constitue un organisme pionnier parmi les regroupements alternatifs en santé mentale au Québec. Proposant une critique radicale du système de santé mental institutionnel, l’organisme place les arts au cœur de son offre de services. Divers ateliers de création seront ainsi mis sur pied, permettant la réalisation et la diffusion de nombreuses œuvres théâtrales, littéraires et cinématographiques. Rejetant la hiérarchie caractéristique du système de santé mental, Solidarité-Psychiatrie se veut administrée par et pour ses membres, dans une perspective d’autogestion et d’égalité. Cet organisme offrira un milieu de vie dynamique et un espace de solidarité et d’émancipation à des centaines de membres jusqu’à sa disparition définitive en 2007.

Solidarité-Psychiatrie

Le but du projet est de fournir un lieu de rencontre pour les gens concernés par la réalité de la maladie mentale où ils refléteraient les différents aspects de la maladie mentale et apprendraient à lire ses manifestations dans la vie quotidienne. Le projet est devenu opérationnel en avril 1979, depuis lors plus de 100 personnes en ont bénéficié. Elles ont des rencontres hebdomadaires, des activités continues comme le jeu théâtral, des discussions régulières sur des thèmes variés ; trois comités ont été formés : 1) un comité pour l'atelier théâtre ; 2) un comité pour la réflexion ; 3) un comité pour faire face aux urgences. Elles ont aussi travaillé sur les procédures nécessaires pour obtenir une charte.

Robert Letendre et Chantal Saab, «Solidarité-Psychiatrie Inc.» Santé mentale au Québec, vol. 5, n°1, 1980, p. 41-46.

Article de Robert Letendre et Chantal Saab publié dans la revue Santé mentale au Québec en 1980. Letendre et Saab travaillaient à la clinique de psychiatrie de l’hôpital Jean-Talon et sont les deux membres fondateurs de Solidarité-Psychiatrie. Dans ce texte, ils exposent les objectifs et les orientations du regroupement, les motivations ayant mené à sa création, de même que ses différents projets.

Solidarité-Psychiatrie est né d’une expérience mise de l’avant à la clinique de psychiatrie de l’hôpital Jean-Talon de Montréal par le psychologue Robert Letendre et la travailleuse sociale Chantal Saab. Irrités par le rôle normatif qui leur était prescrit et déplorant l’infantilisation des patients provoquée par la dynamique hospitalière, ils mettent sur pied un Centre de psychiatrie communautaire à l’intérieur de l’établissement. Le centre vise alors à offrir aux patients un environnement social exempt de rapports hiérarchiques entre l’équipe médicale et les personnes psychiatrisées. Malgré cet engagement, le projet est vite détourné de ses objectifs et les rapports de force institutionnels préexistants ressurgissent.

Constatant l’impossibilité de s’affranchir de la logique psychiatrique entre les murs de l’hôpital, le groupe majoritairement composé de patients décide de se réunir à l’extérieur. Ce premier noyau tient alors des rencontres informelles, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, afin de réfléchir à différents moyens d’action. À l’aide des journaux de quartier, de la radio et du bouche-à-oreille, le groupe parvient à rejoindre de nouvelles personnes, insatisfaites par les services de psychiatrie traditionnels et désireuses d’établir de nouveaux liens de solidarité. Cette démarche aboutit à la fondation de Solidarité-Psychiatrie en mai 1979. Désormais incorporé, l’organisme continue de tenir des réunions chez ses différents membres afin d’offrir un espace de réflexion, d’action et d’entraide. D’abord bimensuelles, les rencontres deviennent rapidement hebdomadaires. L’année suivante, le groupe réussit à obtenir une subvention qui lui permet de faire l’acquisition de son premier local. Situé au 7401 de la rue Saint-Hubert, ce local augmente la visibilité du groupe tout en offrant un espace permanent d’échanges, de création et de solidarité.

Solidarité-Psychiatrie, «Texte de base», 1981, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Fonds Solidarité Alternative en santé mentale (P817), 2009-06-006/1.

Texte de base de 1981 énonçant les principes et le mode de fonctionnement de Solidarité-Psychiatrie. On y décrit la conception de la folie telle que développée par le regroupement de même que ses principales motivations, aspirations et activités. D’autres versions reprenant essentiellement les mêmes éléments furent produites dans les années subséquentes.

Créé en réaction au modèle psychiatrique institutionnel, Solidarité-Psychiatrie propose une interprétation alternative de la folie. Inspiré notamment des théories de Donald Woods Winnicott et de Maud Mannoni, Solidarité-Psychiatrie ne conçoit pas la psychose comme une maladie, mais plutôt «comme une tentative de dégel d’une situation gelée» 1. Ce faisant, le regroupement invite à «voir la folie dans sa positivité pour que la personne puisse au moins avoir l’occasion de la rendre plus vivable, plus créatrice» 2. Il considère que l’institution psychiatrique tend à faire de son personnel des surveillants et que leurs interventions, plutôt que de favoriser une réelle émancipation du patient, ont davantage pour fonction d’entretenir  son processus d’aliénation. Se constituant à l’écart du système psychiatrique, Solidarité-Psychiatrie rejette la hiérarchie institutionnelle et estime que chaque membre peut être à la fois un aidant et un aidé. Bien qu’il se montre très critique à l’endroit de la psychiatrie, le regroupement ne nie pas la souffrance mentale ni le délire pouvant l’accompagner. Cela dit, il déplore le traitement qu’en fait l’institution, de même que les fréquents abus de pouvoir commis par différents membres de l’entourage de la personne touchée. Solidarité-Psychiatrie cherche également à favoriser la diffusion du point de vue de ses membres sur les questions liées à la folie et aux réponses proposées par la société. Dans les médias et lors d’évènements réunissant des organismes œuvrant en santé mentale, des porte-paroles font valoir les positions du groupe et tentent de sensibiliser la population et les intervenants aux préoccupations de ses membres. Des liens sont également tissés avec différents regroupements de survivors au Canada et aux États-Unis.

Solidarité-Psychiatrie n’aspire pas à être un groupe de thérapie. Il se veut avant tout un cercle d’entraide offrant aux personnes touchées d’une manière ou d’une autre par la folie la possibilité de se réunir, d’échanger, de se mobiliser et de créer dans un climat de solidarité et d’inclusion. Pour l’organisme, l’entraide constitue ainsi un moyen de donner un sens positif à la folie. Ses membres s’offrent mutuellement différents services : aide à la recherche d’emploi, participation à des activités sportives et culturelles, séjour à la campagne, cuisine, aide à la recherche d’un appartement, éducation populaire, paiement du loyer et entretien ménager du logement d’un membre hospitalisé, etc3. Solidarité-Psychiatrie veut en somme briser l’isolement et combattre les silences et les tabous autour de la folie.

Dès les mois suivant la création du regroupement, des membres ont pour projet de recueillir le récit de leurs expériences et réflexions. Différents témoignages et poèmes sont ainsi mis à l’écrit et une pièce de théâtre, illustrant l’expérience sociale et institutionnelle des personnes étiquetées comme folles, est mise en chantier. Son scénario est complété l’année suivante et la pièce, intitulée Pas si fou d’être fou, est ensuite jouée devant le public. Écrite et interprétée par des personnes psychiatrisées, elle met en scène différentes situations relatives à l’internement et aux conséquences sociales de la psychiatrisation.

Solidarité-Psychiatrie, La folie comme de raison : Histoires vraies, Montréal, VLB Éditeur, 1984, 246 p. 

Publié en 1984, le livre La Folie comme de raison regroupe les récits écrits par une vingtaine de membres de Solidarité-Psychiatrie. Parfois poétiques, parfois narratifs, ces courts textes évoquent différentes expériences et émotions vécues par les personnes psychiatrisées; qu’il s’agisse de leurs rapports avec l’institution psychiatrique, avec leur entourage et avec la société, ou encore de leur cheminement personnel.

Les premières années de Solidarité-Psychiatrie sont marquées par une effervescence remarquable se traduisant par la multiplication de projets artistiques. Un atelier d’écriture est mis sur pied et aboutit à la publication, aux éditions VLB, du livre La Folie comme de raison; un collectif d’une vingtaine d’auteurs qui regroupe des textes autour du thème de la folie. Écrits en prose ou en vers, ces textes témoignent de diverses expériences vécues par des personnes ayant été psychiatrisées. L’ouvrage cherche à rompre le silence et combattre les tabous autour de la santé mentale et de la psychiatrisation. Pour ses auteurs, il se veut également un moyen de s’affranchir de cette souffrance qui constitue le point de départ du projet : «Pour quitter la souffrance, la libérer un peu, il aura fallu partir d’elle, l’écrire et la décrire depuis le séjour que nous avions fait auprès d’elle ou en elle»4. Aussi, il constitue une occasion privilégiée de faire connaître un point de vue autre que celui des institutions, de «communiquer au lecteur l’autre côté de la médaille et peut-être un peu plus nous l’espérons, certainement une autre version des faits que celle présentée par la psychiatrie officielle et reprise de façon tout à fait irréfléchie par les mass-média»5. Le livre connaît une diffusion appréciable et trouve un écho dans la presse.

Article «Jacqueline Levitin veut faire du cinéma utile», La Presse, 20 octobre 1984, E18 Article de Serge Dussault publié dans le journal montréalais La Presse qui présente une entrevue faite avec la cinéaste Jacqueline Levitin à propos du film Pas si fou d’être fou au moment de sa sortie en salle. Levitin y explique sa démarche, entre documentaire et fiction, et le rôle des membres de Solidarité-Psychiatrie dans la réalisation du film.

Un projet de film voit également le jour. La cinéaste Jacqueline Levitin, alors professeure à l’Université Concordia, approche le groupe après avoir assisté à une de ses représentations théâtrales. Une collaboration s’installe alors et mène à la création d’un atelier de théâtre et de vidéo destiné à la réalisation d’un film. Les personnes intéressées par le projet œuvrent à l’élaboration du scénario et choisissent les thèmes à aborder. Après neuf mois à travailler les scènes, le groupe s’installe dans une maison de campagne pour une fin de semaine afin d’y tourner le film. Mi-fiction, mi-documentaire, Pas fou comme on le pense offre un regard alternatif sur la santé mentale. Il présente le point de vue de personnes psychiatrisées qui s’expriment librement sur leur réalité à travers la mise en scène de situations vécues témoignant de leur expérience. Bien que réalisé en collaboration avec la cinéaste Levitin, le film est avant tout celui des participants qui ont décidé des thèmes, du scénario et de sa mise en scène. Les échanges spontanés entre les membres alternent avec des scènes de fiction qui traduisent différentes expériences et sentiments vécus. Ces scènes semi-fictives offrent aux participants un moyen de partager librement leur point de vue à l’abri de l’interférence du milieu institutionnel. Prenant l’affiche à l’Autre Cinéma en octobre 1984, le film reçut un accueil très favorable.

En 1983, certains membres du groupe mettent sur pied un comité responsable de la parution du journal Le Crapet-Soleil. Paraissant sur une base bimensuelle, cette publication présente à la fois des textes littéraires et diverses informations sur les activités de l’organisme. Divers ateliers axés sur la couture, la danse, les arts plastiques, le chant, la musique, la relaxation et la croissance personnelle viennent également s’ajouter à ceux d’écriture et de théâtre. Un atelier de conscientisation voit également le jour et connaît une popularité considérable. Intitulé «Rencontre autour d’la folie», il se veut un espace de réflexion et d’échanges visant à démystifier la folie, revendiquer le droit à la différence, et critiquer les diverses figures de l’oppression. Enfin, un Groupe de Support et un Comité-Droit sont mis sur pied afin de faciliter l’entraide entre les membres et les informer sur les lois et les droits relatifs au logement, au revenu, à la santé mentale, au chômage, etc.

Soucieux de permettre à l’ensemble de ses membres de se faire entendre, Solidarité-Psychiatrie cherche constamment à harmoniser les divergences et résoudre les conflits internes. Après les premières années d’effervescence, un certain essoufflement se fait rapidement sentir. Peu à peu au milieu des années 1980, plusieurs des membres fondateurs quittent le groupe. Les ateliers qui s’étaient jusqu’alors multipliés voient leur fréquentation diminuer. De plus, deux grandes tendances divisent les membres : l’une préconise surtout le soutien et le dépannage, alors que l’autre est davantage axée sur la mobilisation et la défense des droits. Malgré la volonté du groupe d’établir des relations exemptes de hiérarchie entre ses membres, certaines problématiques présentes au local, notamment la consommation d’alcool et de drogues qui engendrent certains comportements violents, amènent l’administration à instaurer des règlements plus rigides. L’embauche de coordonnateurs salariés suscite également les critiques de certains membres qui y voient une distinction entre les personnes travaillant à l’administration et les autres. La mauvaise gestion budgétaire met également le groupe à rude épreuve.

Malgré tout, Solidarité-Psychiatrie connait une évolution cyclique. Les restructurations et la mise en branle de nouveaux projets succèdent aux périodes de crise et l’arrivée de nouveaux membres vient souvent redynamiser le groupe. Parmi les différentes initiatives mises de l’avant afin de donner un nouvel élan à l’organisme, soulignons le déménagement vers un local de la rue Beaubien en 1988, la réalisation du documentaire Clef de Sol : «Fougères» en RÉ majeur en 1990, la mise sur pied d’un casse-croûte communautaire, de même que la tenue de mini-colloques en 1994 et 1996. De l’avis même de certains membres plus critiques, Solidarité-Psychiatrie reste un organisme unique, offrant aux personnes psychiatrisées une liberté sans équivalent ailleurs au Québec. Malgré les inévitables dissensions que cela implique, l’organisme essai toujours de permettre à chacun de s’exprimer et de remettre en question les décisions du groupe.

Documentaire Clef de Sol : «Fougères» en RÉ majeur, présentant l'univers de Solidarité Psychiatrie en 1990

Rebaptisé Solidarité alternative en santé mentale en 1998, le regroupement poursuit sa mission jusqu’en 2007, au moment où une ultime crise interne doublée de difficultés financières lui assigne le coup de grâce mettant définitivement fin à ses activités.

Notes

  1. Solidarité-Psychiatrie, «Texte de base», 1981, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Fonds Solidarité Alternative en santé mentale (P817), 2009-06-006/1.
  2. Ibid.
  3. Robert Letendre et Chantal Saab, «Solidarité-Psychiatrie Inc.», Santé mentale au Québec, vol. 5, n° 1, 1980, p. 42-43.
  4. Solidarité-Psychiatrie, La folie comme de raison : Histoires vraies, Montréal, VLB Éditeur, 1984, p. 11.
  5. Ibid.